Midi poésie

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Note de lecture | Sauvagement, bien à toi d’Olja Savicevic | par Pierre Vandenheede

(2026)

Lire Olja Savičević, c’est entrer résolument dans son monde. Sauvagement, bien à toi est bien adressé à son lecteur. Il ne s’agit ni d’une poésie de la distance, ni d’une mise en vers de soi, mais bien d’une interpellation où le « je » de l’autrice dépasse l’expérience singulière pour créer un monde dans lequel se plonger.

Dans ce recueil : la traductrice Chloé Billon, nous offre un texte à la rythmique impeccable. Un chant, une histoire qui se colportent de personne en personne. Sans être lyrique, cette poésie est narrative. À chaque page, quelque chose se raconte et emporte le destinataire. Tantôt c’est le fils, tantôt l’amant, la communauté et, in fine, moi, son lecteur qui, vers après vers, entre dans son univers. 

Un univers tremblant qui oscille entre une enfance merveilleuse issue d’une époque ensoleillée, faite de rires et d’amitiés et le temps de la guerre. J’y entends la voix de mes amis qui se disent encore « Yougos » dans la nostalgie d’un temps béni, d’un temps d’avant, d’un temps d’avant la guerre.

Puis sur la queue ardente du même été

J’ai rencontré un garçon

Il chevauchait une vague

Échangeons, m’a dit le garçon

Je te donnerai ma vague marine

Contre cette pastèque

De l’eau salée contre l’eau sucrée

Oh quelle erreur j’ai faite

Ce monde est étrange, lointain, il semble issu d’un mythe. Il tient à la fois de la carte postale et des légendes qui se racontent durant les fêtes de famille :

Je l’ai aimé à l’aveugle : 

Beau, pauvre, minuscule et fier

Et jamais il ne m’appartiendrait – magnifique 

Puis de quelque part a surgi 

Toute une tribu

Généalogie masculine

Oncles généraux

Et tantes partisanes

Des éclats d’obus dans les genoux

Le pépé mort de la photo, un pilote

Ses quatre femmes

Et cette arrière-grand-mère haïdouk

Et dans ce monde, il y a toujours la présence de la nature, des fleurs, de la mer et du soleil. Le soleil chez Olja Savičević, c’est beaucoup plus qu’une étoile, la lumière ou la chaleur. Le soleil c’est l’horizon de son monde. Un signe concret du bonheur :

Bien entendu la mer

Et la promesse du soleil matinal

D’une vie harmonieuse et insouciante

Et puis, surgit la rupture, la découverte de la sexualité et de la guerre qui rompt le monde de l’enfance. Si la sexualité est ardente et souhaitée, elle ne semble jamais loin de la violence des hommes. Olja Savičević  embrasse les garçons et maudit ceux qui « mettent la main à la chatte ». Cette rupture engendre une poésie féministe, genrée, engagée qui se révolte contre la violence des hommes : 

Elles reviennent 

À leurs hommes

Même après qu’ils les ont laissés en plan

Même après qu’ils leur ont collé une gifle

Et ce sont des gens bien

Des gens bien, en vrai

Répétaient-elles

Mais cette colère ne conduit pas au rejet. Elle porte plutôt un regard condescendant sur ces hommes qui paraissent bien piètres : 

Mais rien de particulier n’est arrivé à ces garçons

Qui sont devenus nos pères

Leurs dents n’ont jamais poussé, ils se sont juste mis à aboyer

Les hommes qu’elle décrit sont soit des merdeux sans envergure soit des amants aimés qui ne sont guère à la hauteur de sa puissance ou de la guerre où ils sont balancés : 

Le pire c’était quand 

Le garçon que j’aimais

Est arrivé à mon appartement sale et en pleurs

En uniforme

Nous avons fait l’amour avec les bombes

À côté du lit

Ces demi-échecs de l’amour sont en écho aux échecs de la guerre. Son courage n’est finalement pas d’un grand secours : 

Le pire c’était quand

Les gens avec qui nous vivions

Ont commencé à détourner la tête dans la rue

C’est une petite ville

Avec de grands principes

De nombreux bonjours sont restés

Perdus dans les airs à jamais

Tout l’amour qu’elle voue à son pays ne lui laisse guère d’illusion sur ce qui a été en son pouvoir durant ces années : 

Le pire pendant la guerre c’était

Quand devant les chambres d’hôpital

J’attendais qu’ils disent le nom de mon père

Le pire c’était

De le voir dans cet état

[…]

Cinq et un instant se changent en

À jamais

Ou encore :

Même si nous nous sommes laissés pousser la barbe

Avons lu beaucoup de livres

Même si nous n’avons pas quitté le pays

[…]

Et nous n’avons pas réussi à sauver la ville

Alors, elle porte un regard sur elle-même sans complaisance. Elle voudrait tant transformer le monde, mais elle n’y parvient pas : 

Tu appartiens à la première génération

À avoir été à la fac

Et tu n’as pas pu trouver un travail honnête


Toutes ces ruptures pourtant ne la rendent pas amère même si quelque chose semble fêlé dans son expérience du monde :

Mes parents sont jeunes

Ils croient aux lendemains

Je les regarde bouche bée

Et j’avale toute cette eau de rose

Et malgré cela, la vitalité l’emporte, il y a une énergie qui l’habite et traverse sa poésie et qu’elle ne lâche pour rien au monde : 

Crache sur les menteurs qui te disent

Que seule la souffrance est noble

La joie est plus grande

Avec cette énergie sa poésie devient à la fois onirique et concrète. Par moment, des images-symboles apparaissent et sont rattrapés par cet extrême quotidien où l’émerveillement, face à la nature notamment, côtoie la brutalité des hommes :

Et que j’ai vu une jeune hirondelle

Tombée du ciel

Morte

Sur un toit en contrebas

Des fleurs fleurissaient

Des œillets

Et le ciel était parfaitement bleu

[…]

Et j’ai vu mon premier amour

En bas sur le pavé

Attraper par le cou

Sa jeune femme

Et la trainer dans la rue

[…]

Quelqu’un a tiré une rafale dans notre maison

Quelqu’un a coupé notre bougainvillier

Quelqu’un a pété l’arcade de mon père au poing américain

[…]

Je suis cette petite fille pour toujours

C’est sans doute cet étrange hybride qui l’autorise à encore désirer les hommes : 

Sous mes côtes, j’ai tâté l’amour

Une balle brulante dans la cartouche du cœur

Ce que tu entends, ce sont mes rafales

Qui tuent nuit après nuit

Et au-delà de l’amour des hommes, c’est l’amour de son fils, du soleil, des animaux et des plantes qui la portent avec une étonnante tendresse :

Les racines d’une poussiéreuse plante des rues

S’enfoncent dans l’asphalte à la recherche d’eau

À l’intérieur glougloute un doux arc-en-ciel

Hiver dans le radiateur

Tout ce qui passe s’arrête un instant

Que le monde change en photographie

Sans perspective claire mais bien réelle

[…]

Pour finir, me voilà moi aussi

Qui change l’air en lait

Sans truc de magicien

Sous la goutte de sang du téton

L’enfant réclame une gorgée plus grasse

En tant que lecteur, on s’interroge sur l’origine de cette ténacité. Qu’est-ce qui lui donne la force de toujours se lever, recommencer à aimer. Au détour d’un poème, on découvre une métaphore qui dit mieux, peut être ce qui la porte : 

Il y a dans ton cœur

Un tigre en cage

Sors, beau tigre

Sous la fenêtre

Hurle la forêt vierge

À la fin, il lui reste une dernière chose à affirmer et c’est peut-être la plus importante de ce recueil : 

N’aie pas peur

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Sauvagement, bien à toi, d'Olja Savicevic (traduction Chloé Billon)

Paru aux éditions des Midis poésie en septembre 2025.

Plus d'infos et commande du livre via ce lien.

Pierre Vandenheede est poète et philosophe. Ses recherches alternent et tissent l’art, la réflexion théorique et l’engagement écologique. Tantôt il explore le corps, le rythme et l’oralité, tantôt il oscille entre philosophie et théorie de l’esprit, tantôt il accompagne les collectifs dans la mise en œuvre du développement durable.

En novembre 2025, il a publié son premier recueil, Fragments liquides, dans la collection Ethnopoétik des éditions Academia. se situe au croisement de ces trois dynamiques. Miroir parfois acerbe, souvent ludique de la société contemporaine, Fragments liquides est un projet poétique. Le recueil entrelace des images et des paroles glanées dans les gares et les trains, des commentaires de La vie liquide de Zygmunt Bauman et des slogans publicitaires désinhibés d’un monde où tout se vend.