Détail du projet
Note de lecture | Sauvagement, bien à toi d’Olja Savicevic | par Pierre Vandenheede
Lire Olja Savičević, c’est entrer résolument dans son monde. Sauvagement, bien à toi est bien adressé à son lecteur. Il ne s’agit ni d’une poésie de la distance, ni d’une mise en vers de soi, mais bien d’une interpellation où le « je » de l’autrice dépasse l’expérience singulière pour créer un monde dans lequel se plonger.
Dans ce recueil : la traductrice Chloé Billon, nous offre un texte à la rythmique impeccable. Un chant, une histoire qui se colportent de personne en personne. Sans être lyrique, cette poésie est narrative. À chaque page, quelque chose se raconte et emporte le destinataire. Tantôt c’est le fils, tantôt l’amant, la communauté et, in fine, moi, son lecteur qui, vers après vers, entre dans son univers.
Un univers tremblant qui oscille entre une enfance merveilleuse issue d’une époque ensoleillée, faite de rires et d’amitiés et le temps de la guerre. J’y entends la voix de mes amis qui se disent encore « Yougos » dans la nostalgie d’un temps béni, d’un temps d’avant, d’un temps d’avant la guerre.
Puis sur la queue ardente du même été
J’ai rencontré un garçon
Il chevauchait une vague
Échangeons, m’a dit le garçon
Je te donnerai ma vague marine
Contre cette pastèque
De l’eau salée contre l’eau sucrée
Oh quelle erreur j’ai faite
Ce monde est étrange, lointain, il semble issu d’un mythe. Il tient à la fois de la carte postale et des légendes qui se racontent durant les fêtes de famille :
Je l’ai aimé à l’aveugle :
Beau, pauvre, minuscule et fier
Et jamais il ne m’appartiendrait – magnifique
Puis de quelque part a surgi
Toute une tribu
Généalogie masculine
Oncles généraux
Et tantes partisanes
Des éclats d’obus dans les genoux
Le pépé mort de la photo, un pilote
Ses quatre femmes
Et cette arrière-grand-mère haïdouk
Et dans ce monde, il y a toujours la présence de la nature, des fleurs, de la mer et du soleil. Le soleil chez Olja Savičević, c’est beaucoup plus qu’une étoile, la lumière ou la chaleur. Le soleil c’est l’horizon de son monde. Un signe concret du bonheur :
Bien entendu la mer
Et la promesse du soleil matinal
D’une vie harmonieuse et insouciante
Et puis, surgit la rupture, la découverte de la sexualité et de la guerre qui rompt le monde de l’enfance. Si la sexualité est ardente et souhaitée, elle ne semble jamais loin de la violence des hommes. Olja Savičević embrasse les garçons et maudit ceux qui « mettent la main à la chatte ». Cette rupture engendre une poésie féministe, genrée, engagée qui se révolte contre la violence des hommes :
Elles reviennent
À leurs hommes
Même après qu’ils les ont laissés en plan
Même après qu’ils leur ont collé une gifle
Et ce sont des gens bien
Des gens bien, en vrai
Répétaient-elles
Mais cette colère ne conduit pas au rejet. Elle porte plutôt un regard condescendant sur ces hommes qui paraissent bien piètres :
Mais rien de particulier n’est arrivé à ces garçons
Qui sont devenus nos pères
Leurs dents n’ont jamais poussé, ils se sont juste mis à aboyer
Les hommes qu’elle décrit sont soit des merdeux sans envergure soit des amants aimés qui ne sont guère à la hauteur de sa puissance ou de la guerre où ils sont balancés :
Le pire c’était quand
Le garçon que j’aimais
Est arrivé à mon appartement sale et en pleurs
En uniforme
Nous avons fait l’amour avec les bombes
À côté du lit
Ces demi-échecs de l’amour sont en écho aux échecs de la guerre. Son courage n’est finalement pas d’un grand secours :
Le pire c’était quand
Les gens avec qui nous vivions
Ont commencé à détourner la tête dans la rue
C’est une petite ville
Avec de grands principes
De nombreux bonjours sont restés
Perdus dans les airs à jamais
Tout l’amour qu’elle voue à son pays ne lui laisse guère d’illusion sur ce qui a été en son pouvoir durant ces années :
Le pire pendant la guerre c’était
Quand devant les chambres d’hôpital
J’attendais qu’ils disent le nom de mon père
Le pire c’était
De le voir dans cet état
[…]
Cinq et un instant se changent en
À jamais
Ou encore :
Même si nous nous sommes laissés pousser la barbe
Avons lu beaucoup de livres
Même si nous n’avons pas quitté le pays
[…]
Et nous n’avons pas réussi à sauver la ville
Alors, elle porte un regard sur elle-même sans complaisance. Elle voudrait tant transformer le monde, mais elle n’y parvient pas :
Tu appartiens à la première génération
À avoir été à la fac
Et tu n’as pas pu trouver un travail honnête
Toutes ces ruptures pourtant ne la rendent pas amère même si quelque chose semble fêlé dans son expérience du monde :
Mes parents sont jeunes
Ils croient aux lendemains
Je les regarde bouche bée
Et j’avale toute cette eau de rose
Et malgré cela, la vitalité l’emporte, il y a une énergie qui l’habite et traverse sa poésie et qu’elle ne lâche pour rien au monde :
Crache sur les menteurs qui te disent
Que seule la souffrance est noble
La joie est plus grande
Avec cette énergie sa poésie devient à la fois onirique et concrète. Par moment, des images-symboles apparaissent et sont rattrapés par cet extrême quotidien où l’émerveillement, face à la nature notamment, côtoie la brutalité des hommes :
Et que j’ai vu une jeune hirondelle
Tombée du ciel
Morte
Sur un toit en contrebas
Des fleurs fleurissaient
Des œillets
Et le ciel était parfaitement bleu
[…]
Et j’ai vu mon premier amour
En bas sur le pavé
Attraper par le cou
Sa jeune femme
Et la trainer dans la rue
[…]
Quelqu’un a tiré une rafale dans notre maison
Quelqu’un a coupé notre bougainvillier
Quelqu’un a pété l’arcade de mon père au poing américain
[…]
Je suis cette petite fille pour toujours
C’est sans doute cet étrange hybride qui l’autorise à encore désirer les hommes :
Sous mes côtes, j’ai tâté l’amour
Une balle brulante dans la cartouche du cœur
Ce que tu entends, ce sont mes rafales
Qui tuent nuit après nuit
Et au-delà de l’amour des hommes, c’est l’amour de son fils, du soleil, des animaux et des plantes qui la portent avec une étonnante tendresse :
Les racines d’une poussiéreuse plante des rues
S’enfoncent dans l’asphalte à la recherche d’eau
À l’intérieur glougloute un doux arc-en-ciel
Hiver dans le radiateur
Tout ce qui passe s’arrête un instant
Que le monde change en photographie
Sans perspective claire mais bien réelle
[…]
Pour finir, me voilà moi aussi
Qui change l’air en lait
Sans truc de magicien
Sous la goutte de sang du téton
L’enfant réclame une gorgée plus grasse
En tant que lecteur, on s’interroge sur l’origine de cette ténacité. Qu’est-ce qui lui donne la force de toujours se lever, recommencer à aimer. Au détour d’un poème, on découvre une métaphore qui dit mieux, peut être ce qui la porte :
Il y a dans ton cœur
Un tigre en cage
Sors, beau tigre
Sous la fenêtre
Hurle la forêt vierge
À la fin, il lui reste une dernière chose à affirmer et c’est peut-être la plus importante de ce recueil :
N’aie pas peur
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Sauvagement, bien à toi, d'Olja Savicevic (traduction Chloé Billon)
Paru aux éditions des Midis poésie en septembre 2025.
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Pierre Vandenheede est poète et philosophe. Ses recherches alternent et tissent l’art, la réflexion théorique et l’engagement écologique. Tantôt il explore le corps, le rythme et l’oralité, tantôt il oscille entre philosophie et théorie de l’esprit, tantôt il accompagne les collectifs dans la mise en œuvre du développement durable.
En novembre 2025, il a publié son premier recueil, Fragments liquides, dans la collection Ethnopoétik des éditions Academia. se situe au croisement de ces trois dynamiques. Miroir parfois acerbe, souvent ludique de la société contemporaine, Fragments liquides est un projet poétique. Le recueil entrelace des images et des paroles glanées dans les gares et les trains, des commentaires de La vie liquide de Zygmunt Bauman et des slogans publicitaires désinhibés d’un monde où tout se vend.